Les jours heureux. A. de Clermont-Tonnerre

Les jours heureux par Clermont-Tonnerre

Le dernier roman d’Adélaïde de Clermont-Tonnerre est une réussite. La lectrice découvre le monde du cinéma français, un milieu qui mène la grande vie loin du train-train quotidien et, donc, qui fait rêver. Dans ce roman contemporain, les personnages de fiction semblent bien réels, proches de nous, souvent attachants. Il y a d’abord, Edouard Vian et Laure Brankovic qui forment un couple flamboyant de producteurs et réalisateurs. Edouard et Laure se déchirent régulièrement pour mieux se retrouver. Ensemble, ils ont un fils, Oscar, un beau scénariste de 29 ans. La mère et le fils vivent une relation fusionnelle. Lors d’une énième rupture avec Edouard, Laure livre, à son fils, un secret : sa maladie incurable. Edouard ne doit pas savoir. Ce dernier vient d’ailleurs de rencontrer une jeune femme Russe, Talya, avec laquelle il vit une histoire d’amour. Oscar va alors tout mettre en place pour que le couple de ses parents se reforme…avant le drame. Au cours de la lecture, c’est la quête d’Oscar qui passionne. Dans cette fiction bien construite, il est question d’amour filial, de passion, de violence politique, de manipulation…Bon moment de lecture.

Chevreuse. P. Modiano

Chevreuse par Modiano

Le dernier roman de Patrick Modiano se lit comme on boit du petit lait. Toutefois, si vous n’avez jamais lu un ouvrage de cet auteur français, il vaudrait mieux débuter votre lecture par un autre roman comme « Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier » de manière à mieux le cerner. Les romans de Modiano sont des quêtes de vérité, des cheminements dans le labyrinthe de la mémoire afin de retracer les pistes du passé. Dans « Chevreuse », le personnage principal se nomme Jean Bosmans, une référence aux origines flamandes de Patrick Modiano. En compagnie de Martine et Camille, Jean visite une maison dans la vallée de Chevreuse. Curieusement, Jean se souvient avoir vécu dans cette même maison lorsqu’il était enfant. Troublé, l’homme tente de reconstituer le puzzle de son passé alors que la frontière entre la fiction et la réalité se révèle ténue. La lectrice aime particulièrement déambuler dans le Paris des années cinquante au milieu des souvenirs. Au fil des pages, Patrick Modiano fait résonner les mots, les expressions : « Jouer sa dernière carte », « Couper les ponts » ou « On est de son enfance comme on est d’un pays ». Roman coup de cœur.

La papeterie Tsubaki. O. Ito

La papeterie Tsubaki par Ogawa

Si vous avez envie d’une lecture poétique et apaisée, voici un roman zen qui se déroule au pays du soleil levant. Ogawa Ito nous conte la vie d’une jeune écrivaine public, Hatoko, installée dans un village japonais non loin de Tokyo. En reprenant la papeterie de sa grand-mère décédée, Hatoko ne s’attendait pas à rédiger des lettres de rupture surprenantes, de nombreuses cartes de vœux, des mots d’adieu ou de condoléances après le décès d’un singe. Dans cet univers singulier, Hatoko croise toutes sortes de personnages ; des histoires touchantes. Au fil des saisons, la lectrice suit le quotidien de la jeune femme et ses moments partagés, comme des confidences, avec Madame Barbara. Ogawa Ito excelle dans sa manière d’évoquer l’art de la calligraphie, le choix d’un papier, le choix des mots, d’un plat, d’un thé…Il est question de partage, d’amour et de tendresse dans ce joli roman nippon qui permet de renouer avec certaines traditions. Bon moment de lecture.

La définition du bonheur. C. Cusset

La définition du bonheur par Cusset

Catherine Cusset nous propose de suivre le destin de deux femmes sur quatre décennies ; le mouvement d’une vie dans le temps. Née dans les années soixante, Clarisse est une jeune Parisienne qui a connu l’abandon et le viol. Passionnée d’Asie, la jeune femme voyage, poursuit sa vie de femme jusqu’à rencontrer un homme, un grand amour. De son côté, Eve est une Française qui vit à New-York avec son mari et ses enfants. Pour cette femme forte, la notion d’adultère paraît assez floue. Au début du roman, la lectrice se sent un peu perdue, ballotée entre les deux récits. En contrepoint, l’auteure propose deux portraits de femmes dans lesquels la lectrice s’identifie parfois tant il y a d’évènements et de personnages secondaires. Au fil des pages, la lectrice suit ces vies parallèles jusqu’à la rencontre des deux héroïnes. A travers ce roman, Catherine Cusset propose une certaine définition du bonheur malgré une fin tragique. Bon moment de lecture.

L’impératrice des roses. B. Pécassou

L'impératrice des roses

Cette fiction sentimentale et romanesque se déroule en France, au 19ème siècle. Bernadette Pécassou met en scène une femme peintre, au temps de Rosa Bonheur. Alba grandit dans la pauvreté auprès d’une mère célibataire. A cette époque, l’art se définit encore au masculin et Alba se bat pour vivre de son talent : des tableaux représentant exclusivement des roses. Surnommée « L’impératrice des roses » , Alba rencontre le succès et un homme mystérieux dont elle tombe éperdument amoureuse. Pour écrire ce roman, Bernadette Pécassou s’est vraisemblablement inspirée de la vie de Madeleine Lemaire et de Blanche Odin. Bien documentée, l’auteure nous raconte le combat des femmes artistes, au 19ème siècle. Facile à lire et centrée sur les sentiments, cette fiction à l’eau de rose joue avec nos émotions. Bon moment de lecture.

Canoës. M. de Kerangal

Canoës par Kerangal

Maylis de Kerangal est une auteure française talentueuse qui publie un ensemble de nouvelles dans son dernier ouvrage. A priori, la lectrice apprécie peu ce puzzle de récits, préférant les fictions comme beaucoup d’autres lecteurs. Cependant, les premières nouvelles concernent son expérience américaine, lorsqu’elle habitait dans le Colorado, et le charme opère dès les premières pages. Grâce à son style, l’auteure installe ses personnages, crée un univers singulier qui captive. Maylis de Kerangal écrit tellement bien qu’il est difficile de ne pas chercher une linéarité dans ses récits, essayer d’assembler les pièces du puzzle américain. Malheureusement, à partir de « Nevermore » (p105), toutes les nouvelles, qui concernent la voix et sa tessiture, font décrocher la lectrice. Celle-ci se retrouve perdue, nostalgique de la Ford Mustang verte, du décor des Rocheuses, du magasin de pierres, du petit Kid…un roman qui semblait prometteur. Bon moment de lecture.

Où je suis. J. Lahiri

Où je suis par Lahiri

Jhumpa Lahiri est une romancière américaine, originaire du Bengale, qui a déjà été récompensée par plusieurs prix dont le Pulitzer. « Où je suis » est un roman en pièces détachées qui se rattachent à la narratrice. Cette femme, sensible et mélancolique, exerce le métier de professeur de lettres. La quarantaine, célibataire et sans enfants, elle nous confie ses émotions, ses pensées, son cheminement intérieur. La toile de fond du roman est une ville italienne, un décor qui enchante la narratrice : les rues, la piscine, le parc, le bar…Bien entourée, elle raconte son quotidien, ses amitiés, ses voisins et cet homme marié qui l’intrigue et dont elle pourrait être amoureuse. « Délicatesse » est le premier mot qui surgit quand la lectrice découvre le style singulier de Jhumpa Lahiri. Tout en donnant du relief à la banalité, l’auteure semble avoir choisi ses mots comme les couleurs d’un tableau. Excellent moment de lecture.

Toutes les familles heureuses. H. Le Tellier

Toutes les familles heureuses par Le Tellier

Hervé Le Tellier est l’auteur du surprenant roman : « L’Anomalie », Prix Goncourt 2020. Cependant, cet auteur français a publié d’autres romans dont ce récit très personnel au sujet de sa famille dysfonctionnelle. Avec humour et cynisme, il raconte le désamour de sa mère, ses crises de folie, l’absence de son père, la place du beau-père…Hervé Le Tellier se livre complètement, raconte sa fuite à l’adolescence, son incompréhension face au couple étrange de ses parents. Avec pudeur, l’auteur fait le portrait des membres de cette famille bizarre. Au fil des pages, il s’autorise à écrire à propos de sa place d’enfant unique, évoque ses amours, ses chagrins et ses colères ; son passé dans le 18ème arrondissement de Paris. Bon moment de lecture.

La mère morte. B. De Caunes

La mère morte

Benoîte Groult était une journaliste française, écrivaine et figure du féminisme. Face à  l’évolution de la maladie d’Alzheimer, sa fille Blandine décide de prendre la plume pour raconter le dernier chapitre de la vie de sa mère. Par amour, Blandine va organiser la fin de vie de Benoîte Groult. Au début du livre, Blandine raconte le quotidien chaotique de cette mère sénile sur un ton tragi-comique. Au cours de la lecture, la lectrice hésite entre le rire et les larmes. Mais un évènement tragique surgit au milieu du récit : la mort de Violette, la fille de Blandine, dans un accident de voiture. Blandine est foudroyée par ce drame. Au fil des pages, l’auteure raconte comment, grâce à sa propre mère et à sa petite fille, elle a traversé cette épreuve terrible. Pour la lectrice, ce livre poignant est une vraie leçon de vie. Bon moment de lecture.

Le pays des autres. L. Slimani

Le Pays des autres par Slimani

En s’inspirant de l’histoire de ses grands-parents, Leïla Slimani nous entraîne au Maroc, dans les années cinquante. Mathilde, jeune Alsacienne, tombe sous le charme d’un marocain venu libérer la France à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Amoureuse, la jeune française épouse Amine et lui donne deux enfants. Ensemble, ils s’installent dans une ferme près de Meknès. Le bonheur n’est pourtant pas au rendez-vous. Petit à petit, Amine se révèle autoritaire et les désillusions s’accumulent dans ce pays assoiffé d’indépendance. Comme à son habitude, Leïla Slimani excelle dans sa manière de créer des personnages et dans sa façon de nous conter une histoire. Il se dégage une force, une audace et une certaine simplicité dans son écriture. Pour la lectrice, ce voyage dans le passé, dans cette culture, représente un excellent moment de lecture.

Belle Greene. A. Lapierre

Belle Greene par Lapierre

Ce roman historique est la promesse d’un bon moment de lecture sous un parapluie ou sous un parasol. Alexandra Lapierre nous livre, ici, l’histoire d’une femme américaine au destin exceptionnel, amoureuse et experte en livres anciens. Nous sommes à New-York, au début des années 1900. Une jeune femme, prénommée Belle, devient la bibliothécaire du milliardaire J.P. Morgan puis directrice de la Morgan Library. Puissante, cette femme blanche cache un incroyable secret : ses origines afro-américaines. Souvenons-nous de l’implacable règle de « la goutte unique » qui obligeait chaque citoyen à déclarer un ancêtre africain car un seul suffisait à donner naissance à une lignée de gens de couleur sur le sol d’une Amérique raciste. C’est, donc, ce lourd secret que Belle Greene va s’évertuer à protéger tout au long de sa vie. Saluons, ici, l’incroyable travail de recherche effectué par Alexandra Lapierre pour écrire ce formidable roman, un magnifique portrait de femme. Excellent moment de lecture.

La commode aux tiroirs de couleurs. O. Ruiz

La Commode aux tiroirs de couleurs par Ruiz

Olivia Ruiz est une chanteuse française, une artiste qui publie un premier roman à succès. Cette fiction colorée débute au moment où les Républicains espagnols ont quitté l’Espagne Franquiste (1939). La lectrice suit Rita, la grand-mère de la narratrice, surnommée « l’Abuela ». A sa mort, sa petite-fille hérite d’une mystérieuse commode aux multiples compartiments. En ouvrant chaque tiroir, la narratrice va dénicher des objets ; des secrets de famille. A travers cette jolie fable, Olivia Ruiz nous parle des femmes de sa famille, de désir, d’héritage et d’amour. Cet hommage coloré, agréable à lire, révèle le talent de conteuse d’Olivia Ruiz. Bon moment de lecture. 

Héritage. M. Bonnefoy

Héritage par Bonnefoy

Miguel Bonnefoy vient de recevoir le Prix des Libraires 2021 pour ce roman qui ressemble à un conte : au 19ème siècle, la famille Lonsonier abandonne le Jura, et ses vignes infestées par le phylloxéra, pour tenter sa chance au Chili. Muni d’un seul cep de vigne, le patriarche retente sa chance sur les terres andines. Cette histoire d’exil et de transmission, qui se déploie sur quatre générations, est faite de rencontres et de rebondissements, d’abord à cause des guerres puis de la dictature chilienne. Les pages qui décrivent les tortures, les blessures, sont d’un réalisme stupéfiant. Avec talent, Miguel Bonnefoy raconte cette saga familiale dont les personnages marquent la lecture. Cependant, la lectrice n’a pas été captivée par cette fiction empreinte de cruauté, d’imaginaire et de fantastique. Le seul fragment lumineux de cette fiction repose sur le personnage de Thérèse, une ornithologue dans l’âme qui compose une volière à la fois exotique et poétique. Sa fille Margot rêvera, elle aussi, de pouvoir voler…

ARIA. N. Hozar

Aria par Hozar

Ce roman dense nous emmène en Iran, du côté de Téhéran. A travers le destin singulier d’une enfant, Nazanine Hozar décrit trois décennies de l’histoire de son pays (1953-1980). Par une nuit d’hiver, Behrouz, un chauffeur de l’armée, trouve une petite fille abandonnée, la recueille et la prénomme Aria. Mais la femme de Behrouz, Zahra, ne supporte pas cette petite fille aux yeux bleus et la maltraite. Finalement, au cours de sa vie, Aria va connaître trois figures maternelles. Après les mauvais traitements de Zahra, c’est une riche veuve qui va l’adopter et l’éduquer ; lui offrir un avenir. Enfin, une mystérieuse femme, Mehri, lui donnera les clés de sa vérité. Ce roman intense est une saga passionnante, portée par une femme dans un pays en désuétude. Au fil des pages, la lectrice découvre le mécanisme de la société iranienne, les différents quartiers de Téhéran et les spécificités de la culture persane…jusqu’à ce que la Révolution éclate. Bon moment de lecture. 

Ce genre de petites choses. C. Keegan

Ce genre de petites choses par Keegan

Dans ce court récit, Claire Keegan revient sur le scandale irlandais des « blanchisseries de la Madeleine ». L’auteure trace le portrait d’un homme ordinaire qui va porter secours à des mères célibataires, exploitées par des religieuses. En cet hiver 1985, Bill Furlong part livrer du bois et du charbon au couvent du « Bon Pasteur ». En poussant une porte, l’artisan découvre une jeune femme grelottante qui a, visiblement, passé la nuit dans la réserve à charbon.  Courageux, Bill va s’opposer aux usages en cherchant à connaître l’identité de ces misérables blanchisseuses au service du couvent. En revenant sur ces faits particulièrement douloureux, Claire Keegan nous parle d’émotions enfouies et de compassion. Bon moment de lecture.

Grace. P. Lynch

Grace par Lynch

Paul Lynch est un écrivain irlandais singulier. Dans ce roman, il déploie tout son talent pour nous offrir un personnage féminin rare et touchant. Nous sommes en Irlande, en 1845, au temps de la grande famine qui laissera dans son sillon plus d’un million de morts. Pour fuir cette misère, Grace, 14 ans, quitte son village et se retrouve sur les routes en compagnie de son petit frère Colly. Déguisée en garçon et pleine de courage, Grace affronte le froid, la vermine, la faim mais aussi la peur. Sur leur chemin, ils vont croiser des hommes mais aussi la mort et quelques fantômes. Paul Lynch nous plonge littéralement dans une époque miséreuse où tous les coups sont permis. Véritable roman d’apprentissage, Paul Lynch excelle dans sa façon de nous faire ressentir, au plus profond de nous, cette époque noire où passe un rayon de lumière. Bon moment de lecture.

L’un L’autre. P. Stamm

L'un l'autre par Stamm

Peter Stamm est un auteur Suisse-Allemand qui a déjà remporté plusieurs prix littéraires. Dans ce nouveau roman, c’est sa façon de décrire un cheminement, sur un ton particulier, qui séduit la lectrice. Astrid, Thomas, et leurs deux jeunes enfants, vivent dans une bourgade suisse. Tout semble bien se passer pour la petite famille qui rentre de vacances au soleil. Au crépuscule, le couple prend paisiblement l’apéritif. Astrid s’absente quelques minutes à l’intérieur de la maison. Dehors, Thomas disparaît dans le paysage vallonné. Commence, alors, un chemin d’errance pour ce père de famille. Paumé, Thomas improvise, se réfugie dans un camping désert, passe la nuit dans une cabane, croise des chasseurs, des bergers… Avec talent, Peter Stamm nous plonge au cœur d’une nature montagnarde faite de chemins de randonnées où apparaissent des lacs, des cols, des valons et quelques villages accrochés aux pentes escarpées. La lectrice observe la nouvelle vie de Thomas mais aussi celle d’Astrid qui se retrouve démunie face à l’absence. Retranchée dans son déni, la mère de famille ne perd pourtant jamais espoir. Il est question, dans ce roman à suspense, du couple, de la solitude, de la disparition et du lien qui unit les êtres. Excellent moment de lecture.

Betty. T. McDaniel

Ce roman américain est un ovni qui célèbre le pouvoir de l’imaginaire. Dans un style fabuleusement singulier, Tiffany McDaniel raconte la vie de Betty Carpenter, surnommée « la petite indienne ».  En marge de la société, la famille Carpenter s’installe avec ses huit enfants dans une maison maudite de l’Ohio, au milieu des années 50/60. Grâce à son père, guérisseur cherokee, Betty va vivre une enfance poétique, bercée par les mots, les légendes et croyances paternelles. C’est bien le personnage du père qui est central dans cette fiction car l’auteure nous le présente comme un être attachant, aimant et pur. C’est lui qui va enchanter l’existence de ses enfants en vivant au plus près de la nature, en jonglant avec les mots et quelques tours de magie. Petite métisse, Betty grandit dans la pauvreté et découvre la cruauté, le racisme et la violence du monde extérieur mais aussi de terribles secrets de famille.  Et c’est à travers l’écriture que Betty va se confier, se libérer de ses secrets en parlant de la souffrance des femmes et plus spécifiquement de celle de sa mère. Par son regard, Tiffany McDaniel nous parle des démons qui hantent l’Amérique rurale. Cette fresque familiale pourrait bien être un classique mais son prix le rend inaccessible à de nombreux lecteurs (26 euros). Roman coup de cœur. Prix du roman Fnac 2020.

La vie ne danse qu’un instant. T. Révay

La vie ne danse qu'un instant par Révay

Theresa Révay est une auteure française talentueuse. Même si j’ai préféré son roman « La nuit du premier jour », il faut avouer que cette écrivaine possède le don de nous emporter. Alice Clifford est le personnage principal de cette fresque historique dense. Correspondante du « New York Herald Tribune » , elle assiste à la conquête de l’Abyssinie par Mussolini, en 1936. Au cours de la fiction, la vie amoureuse et la vie professionnelle de cette femme attachante vont s’entremêler. La lectrice aime particulièrement suivre Alice au fil de ses sentiments. Libre, intrépide et rebelle, la jeune journaliste succombe au charme d’un prince italien puis d’un journaliste allemand. Passionnée et courageuse, elle va suivre la montée des régimes totalitaires sur le terrain, en Ethiopie, Egypte, Italie, Espagne, Allemagne…jusqu’à la Seconde Guerre mondiale. Comme à son habitude, Theresa Révay s’appuie sur la grande histoire pour documenter son roman. Finalement, la partie historique prend le pas sur la dimension passionnelle. Véritable hommage aux reporters de guerre, Theresa Révay confirme, une nouvelle fois, son talent de romancière historique. Bon moment de lecture. Prix Simone Veil, 2017.

Fille. C. Laurens

Fille par Laurens

Le dernier roman de Camille Laurens interpelle. La narratrice se nomme Laurence Barraqué et nous la suivons dès sa naissance, à Rouen, en 1959. Au fil des pages, l’auteure soulève les différentes définitions et expressions liées au mot « fille » dans la langue française. Sous sa plume, les mots témoignent d’une dévalorisation du féminin par rapport au masculin au cours de l’histoire. C’est l’évolution du regard porté sur les femmes (de la fin des années cinquante à nos jours) qui questionne dans ce roman rythmé où toutes sortes d’idées foisonnent. La lectrice suit la vie de Laurence aux différentes étapes de sa vie : l’enfance exposée à la pédophilie, la jeunesse avec les garçons, l’accouchement dramatique de son premier enfant et finalement la naissance de sa fille. Camille Laurens explore plusieurs thèmes (pédophilie, deuil périnatal, homosexualité…) en prenant des directions différentes ce qui amène une certaine confusion. Pourtant, grâce à ce roman, la lectrice s’accroche, s’identifie et s’interroge à propos de sa condition de femme. Bon moment de lecture.

L’anomalie. H. Le Tellier

L'anomalie   de hervé le tellier  Format Beau livre

Voici un roman atypique dont l’auteur vient d’être récompensé par le Prix Goncourt. Hervé Le Tellier nous propose une fiction, une sorte de scénario qui fait notamment écho à la série américaine « Manifest ». Sans en dire plus, pour ne rien dévoiler, ce roman choral bouleverse la vie de nombreux personnages, tous passagers d’un vol « Paris-New-York » et victimes d’une anomalie incroyable. Après lecture, ce prix prestigieux est mérité tant la mécanique de cette fiction est géniale. Cependant, ce roman complexe ne conviendra pas à tout le monde. En empruntant à la fois à la science fiction, au romanesque ou au thriller, Hervé Le Tellier joue avec différents pastiches, posant de nombreuses questions métaphysiques tout en révélant un humour certain. Bousculée, la lectrice est happée par cette histoire vertigineuse dont la fin reste énigmatique. Bon moment de lecture.

La nuit du premier jour. T. Révay

La nuit du premier jour par Révay

Voici un roman qui fait du bien, un roman dans la pure tradition. Theresa Révay nous plonge dans une fiction à la fois passionnante et historique qui débute à Lyon, en 1896. Blanche est l’épouse de Victor, l’héritier des soieries Duvernay. Le couple a deux jeunes enfants : Aurélien et Oriane. Au fil des pages, la lectrice découvre l’univers passionnant des soyeux et des canuts, installés à Lyon à cette époque. Un jour, à la Croix Rousse, Blanche monte dans le funiculaire. Soudain, c’est l’accident, la panique. Heureusement, un homme vient au secours de Blanche. Marchand de soie Syrien, il se prénomme Salim. Coup de foudre pour cet homme qui vient du Levant alors que Blanche est justement née au Liban, la terre de son cœur. Mais si Blanche est très éprise de cet homme, est-elle prête à tout abandonner en laissant derrière elle ses enfants? Theresa Révay nous offre un vrai moment d’évasion, un tourbillon d’émotions, en cette période captive. La lectrice déambule dans le vieux Lyon, découvrant ses traboules et ses ateliers de broderies . Dans cette fiction aux accents exotiques, l’auteure retrace une période tragique de l’histoire de France et de l’Empire Ottoman. Il est question de la place des femmes, de secrets de famille, d’amour et de passion dans cette saga familiale romantique. Excellent moment de lecture.

Chavirer. L. Lafon

Chavirer par Lafon

1984. Cléo a treize ans et vit dans la périphérie de Paris. Sa famille, médiocre et terne, réside dans un grand ensemble. La culture, c’est la télé. Comme beaucoup de filles de son âge, Cléo rêve de devenir danseuse de « Modern Jazz » sur les plateaux télé. La jolie gamine se fait repérer par une certaine Cathy, une femme chic qui lui fait miroiter une bourse de la « fondation Galatée ». Attirée par le Show-biz et les paillettes, Cléo passe les castings afin de remporter la fameuse bourse. Mais il n’y a pas de bourse. La pseudo-fondation est, en réalité, un repère de pédophiles. Entre honte et culpabilité, Cléo se tait et recrute d’autres filles du collège pour le réseau. Dans ce roman, Lola Lafon nous décrit le milieu artistique des années 80-90, celui de danseuses de variété où derrière les sourires se cachent tant de souffrances. La lectrice suit Cléo jusqu’à ses quarante huit ans ; sa vie racontée par les autres. Il est, ici, question du pardon et de la capacité à se pardonner soi-même. Malheureusement, au fil des chapitres, l’auteure introduit d’autres personnages en nous faisant prendre quelques détours et la lectrice perd le fil de la narration.

Le temps gagné. R. Enthoven

Le temps gagné par Enthoven

J’ai souvent comparé les romans à des pâtisseries choisies avec gourmandise. Celle-ci est douce-amère. Pour débuter, assumons une certaine curiosité, l’envie de découvrir, dans ce roman, les personnes qui se cachent maladroitement derrière des pseudos (Elie pour BHL, Béatrice pour Carla Bruni…). Il faut également se souvenir qu’en 2004, Justine Lévy a publié un excellent et émouvant roman autobiographique intitulé : « Rien de grave ». Dévastée, l’auteure y décrivait la trahison de son époux, Raphaël Enthoven, embrigadé dans une passion adultère avec l’ex-amie de son père : Carla Bruni ! D’après la rumeur, ce roman avait provoqué la colère muette de Raphaël Enthoven. Aujourd’hui, le premier roman du philosophe a un arrière-goût de vengeance et la vengeance est précisément un plat qui se mange froid. Enfant de la gauche caviar, germanopratin, Raphaël Enthoven a grandi dans les beaux quartiers de Paris, sous les coups d’un beau père et le regard impassible de sa mère. Au fil des pages, l’auteur raconte avec cynisme ses souvenirs, expose la violence de son enfance, son parcours scolaire, sa découverte de lui-même et du bonheur. Cruel, Raphaël Enthoven nous livre également des anecdotes intimes, inutiles et désolantes concernant son premier mariage raté avec Faustine (Justine Lévy). Philosophe jusqu’au bout des ongles, l’auteur questionne constamment en faisant référence à ses philosophes, ses professeurs et ses œuvres littéraires de prédilection (La comtesse de Ségur, Proust, Camus). Malgré la douleur, l’amour pour ses parents transparaît derrière les mots de ce roman au rythme saccadé. Le titre, « Le temps gagné » , est un clin d’œil proustien mais aussi une référence aux conseils du père. A la fois arrogant, beau et drôle, Raphaël Enthoven se dépossède de son passé, provoque en duel les personnages de son enfance tout en nous surprenant par la qualité de son écriture. Bon moment de lecture.

La folle histoire de Félix Arnaudin. M. Large

La folle histoire de Félix Arnaudin par Large

Marc Large est un journaliste français, écrivain, réalisateur et dessinateur de presse. Pour écrire ce roman attachant, il s’est intéressé à un homme, un visionnaire qui a immortalisé la Grande Lande au XIXème siècle. En effet, en 1856, le projet impérial vise à implanter de plus en plus de forêts de pins au détriment de la Lande et de ses bergers perchés sur leurs échasses. Félix Arnaudin, fils de propriétaires, est un amoureux inconditionnel de la Lande. Ne supportant pas la défiguration des paysages de son enfance, Félix va consacrer sa vie à répertorier les contes, légendes, chansons…en dessinant et en photographiant sa terre natale et son folklore. Marc Large rend, ici, un bel hommage à celui qu’on appelait « le fou » ; un homme passionné et incompris qui a laissé derrière lui une œuvre magnifique, d’une valeur inestimable. Rédigé dans un style poétique, ce roman nous fait voyager en Gascogne, à l’ombre de la dune du Pilat. Dans cette fiction, l’auteur retrace aussi l’histoire bouleversante d’un amour interdit entre Félix et la servante de la famille, Marie. Bon moment de lecture.

Les aérostats. A. Nothomb

Les Aérostats par Nothomb

L’an dernier, Amélie Nothomb a publié « Soif », le roman de sa vie. En cette rentrée littéraire 2020, l’écrivaine a choisi de faire paraître ce petit roman, léger comme l’air. Ange est étudiante en philosophie à Bruxelles. Parallèlement à ses études, la jeune femme donne des cours particuliers à Pie, un garçon de seize ans qui souffre de dyslexie. Deux solitudes vont se rencontrer sous les yeux du père de Pie qui les observe à travers un miroir sans tain. Au fil des leçons, Ange lui transmet l’amour de la littérature en l’obligeant à lire des classiques comme « Le rouge et le noir » ou « L’Iliade » et « L’Odyssée ». En tournant les pages, la lectrice reste perplexe face à tant de dialogues et si peu de descriptions. La fin du roman est brutale et imprévisible. Finalement, la lectrice assiste à une leçon de littérature et à une visite guidée de la capitale belge ; la ville d’Amélie Nothomb et la mienne. Le titre énigmatique fait certainement référence à la fragilité des deux personnages principaux. « La jeunesse est un talent, il faut des années pour l’acquérir. »

 

Le grand vertige. P. Ducrozet

Le grand vertige par Ducrozet

Ce roman, à la page, happe la lectrice dès le premier mouvement (chapitre). Il est, ici, question d’écologie et plus précisément de lutte contre le réchauffement climatique. Adam Thobias prend la tête du réseau « Télémaque » dont l’épicentre se situe à Bruxelles, au Parlement Européen. Ce réseau est constitué de scientifiques, d’ingénieurs et spécialistes en matière environnementale. Discrètement, Adam contacte ses nombreux agents internationaux et les missionne en Amazonie, dans la jungle birmane, en Inde ou en Chine. La lectrice se passionne pour ce réseau et ses membres dans une sorte de course contre la montre ; la sauvegarde de notre planète. A cet instant, le roman frôle le polar et captive véritablement. En Amazonie, une fameuse plante concentre l’énergie solaire à un niveau spectaculaire. Adam mandate Nathan pour la ramener en Europe afin d’étudier son fonctionnement. En définitive, la finalité des missions reste nébuleuse, les services secrets s’en mêlent et Adam montre un autre visage. Peu à peu, la lectrice se perd dans cette fiction dont le rythme s’essouffle mais dont le grand mérite est de nous interpeller à propos de l’état de notre planète. A la fois fable écologique et roman noir, le cri de Pierre Ducrozet procure un certain vertige.

L’autre Rimbaud. D. Le Bailly

L'autre Rimbaud par Le Bailly

David Le Bailly est un journaliste qui se passionne pour les « sans-voix », les hommes rayés de la mémoire collective comme le frère invisible d’Arthur Rimbaud. Pour ce faire, il retrace la vie familiale : Arthur et Frédéric Rimbaud sont nés au 19ème siècle, en Ardennes, dans une famille française classique. Les deux frères entrent au collège de Charleville, complices et solidaires. En 1866, les fils Rimbaud posent ensemble sur un cliché afin d’immortaliser leur première communion. C’est cette photo qui illustre la couverture du roman. Seul problème : Frédéric a été, petit à petit, effacé de la photo. Pourquoi ? Y avait-il un bon Rimbaud et un mauvais ? David Le Bailly va mener l’enquête tout en cherchant à réhabiliter ce frère déchu. Arthur est le poète doué et célèbre. Frédéric a arrêté ses études pour devenir un modeste conducteur d’omnibus. Leur mère, séparée du père, est fière d’Arthur, son enfant prodige. Par contre, elle est terriblement déçue par le comportement de Frédéric. Son incompréhension vire à la méchanceté et à l’humiliation publique.  De son côté, Arthur se lie à Verlaine, connaît de multiples déboires puis voyage en Afrique. La complicité entre les deux frères s’étiole…Arthur le traite d’idiot, s’en éloigne définitivement. Le travail de documentation de David Le Bailly impressionne même s’il obtient peu d’informations. L’auteur écume les bibliothèques, analyse les archives et témoignages d’époque, prend contact avec les descendants de la famille Rimbaud pour mieux comprendre le contexte familial. Dès les premières pages, le sujet du roman interpelle la lectrice. Comment fabrique t-on un mythe ? Finalement, en mêlant le réel à la fiction, David Le Bailly montre l’autre visage d’Arthur Rimbaud et tente de réhabiliter son frère maudit. Bon moment de lecture.

Rien n’est noir. C. Berest

Depuis sa mort, en 1954, Frida Kahlo est devenue une icône, un sujet à la mode, à la fois chic et bohème. Née au Mexique, Frida est victime d’un grave accident alors que sa santé est fragile. Alitée sur son lit d’hôpital, la jeune mexicaine désire s’exprimer et commence à peindre plusieurs auto-portraits. Sa rencontre avec l’artiste mexicain Diego Rivera l’électrise. L’homme est immédiatement séduit par la femme, par son talent et la force d’expression qui habite ses tableaux. Malgré la différence d’âge, les deux artistes se marient pour le meilleur et pour le pire : infidélités, mensonges et trahisons. Claire Berest nous conte la vie chaotique du couple sur une décennie, au moment où Diego est adulé internationalement et où Frida se révèle. A travers une palette de couleurs, l’auteure retrace une vie de femme, ses souffrances, ses espoirs et désespoirs en se focalisant sur la dimension charnelle ; le corps brisé de Frida. La lecture des premiers chapitres est mitigée ; impression de tourner en rond entre les lignes. Finalement, la vie tumultueuse de l’artiste emporte la lectrice jusqu’au bout de la fiction. Grand Prix des Lectrices du « ELLE » 2020.

Miss Jane. B. Watson

Miss Jane

Ce roman est une pépite, un beau texte peaufiné pendant treize ans par Brad Watson. Voici le décor : une ferme misérable du Mississippi où Jane Chisolm vient au monde, en 1915. Malheureusement, la petite fille naît avec une malformation gynécologique. Dans ce milieu rural, et à cette époque, les chances de bénéficier d’une opération sont rares. Il n’existe aucun protocole médical capable de corriger son infirmité. Suivie dès la naissance par son médecin de famille, le docteur Thompson devient rapidement un père de substitution pour Jane car sa famille est pour le moins atypique : un père alcoolique, une mère acariâtre et une sœur qui ne rêve que de partir. Pourtant, l’enfance de la fillette est simple au milieu d’une nature belle et sauvage. A six ans, elle fait son entrée à l’école et se confronte immédiatement à la cruauté des autres élèves.  A l’adolescence, la jeune femme s’expose inévitablement à l’amour, choisissant de taire ses sentiments à cause de son handicap… Même si le roman a été écrit par un homme, je le conseille aux femmes. Les lectrices pourront facilement se projeter, s’identifier à cette jeune fille privée d’une intimité. Un roman poétique et bouleversant à propos du handicap et du regard des autres ; une leçon de courage. Prix des Lecteurs 2020. Excellent moment de lecture.