A Lisbonne, j’ai pensé à toi. L. Ruffato

 

La littérature brésilienne était à l’honneur lors du dernier Salon du Livre de Paris (2015). En achetant ce roman, j’ai découvert un auteur brésilien méconnu au style urbain, réaliste et atypique. Construit à partir de quatre conversations enregistrées entre l’auteur et un clandestin brésilien installé à Lisbonne, ce roman retrace le parcours de Serghino. Après une série d’échecs dans son pays natal, Serghino, le narrateur, part à la recherche de l’eldorado au Portugal. Les phrases, ponctuées de mots exotiques, s’étirent au fil des pages pour mieux captiver notre attention. Pauvre, simple et crédule, Serghino raconte son exil, la tête pleine de rêves de grandeur. Ce clandestin est un personnage attachant coincé dans une existence sans issue. La lecture de ce court roman est un voyage pour la lectrice qui découvre deux pays mais aussi les subtilités entre la langue brésilienne et le vocabulaire lisboète. Luiz Ruffato soulève, avec talent et humour, la question de l’identité. Excellent moment de lecture.

Les vitamines du soleil. M. Dugain

Cette nouvelle est extraite du recueil de Marc Dugain: « En bas, les nuages » (2008). Idéale pour emporter en voyage, cette version Folio (2 euros) relate la rencontre d’un auteur français, expatrié au Maroc, avec une femme mystérieuse . Soleil et vitamines mais aussi suspense, originalité et rebondissements sont les principaux ingrédients de cette nouvelle efficace. Marc Dugain nous parle de ses doutes d’écrivain mais aussi du genre humain et de sa part d’ombre. Bon moment de lecture.

La Lettre à Helga. B. Birgisson

Ce roman déroutant fait partie de la sélection 2015 du Prix du Meilleur Roman des lecteurs de Points. Sa publication, en 2013, a été un vrai succès dans les pays nordiques. Pourquoi? Parce que cette déclaration d’amour est une sorte d’ovni littéraire. La lectrice entre dans un univers intime et sauvage qui traite pourtant des choses simples de la vie comme l’amour, le désir et la mort. Le narrateur est un vieux berger islandais du nom de Bjarni Gislason. En écrivant une lettre à Helga, son grand amour, il revient sur ses choix et sa vie en tentant de trouver des réponses. Le style de l’auteur est aussi rude que le climat d’Islande et la vie à la ferme. Bergsveinn Birgisson ne fait aucun détour, il appelle un chat un chat: « …je te palpais de mes doigts voluptueux et inspectais avec précision les protubérances de la poitrine et la consistance de sa chair. Tu gémissais de bonheur. Te voir nue dans les rayons de soleil était revigorant comme la vision d’une fleur sur un escarpement rocheux. Je ne connais rien qui puisse égaler la beauté de ce spectacle. La seule chose qui me vienne à l’esprit est l’arrivée de mon tracteur Farmall. Arracher l’armature et le carton protégeant le moteur pour découvrir cette merveille éclatante qui allait me changer la vie. » Ce roman qui sent la terre et les bêtes nous parle aussi de tradition, de culture et de transmission. La confidence de Bjarni nous touche et nous bouleverse par sa simplicité. Bon moment de lecture.

Chien de printemps. P. Modiano

Ambiance Sépia pour ce petit roman publié en 1993. Le narrateur revient sur sa rencontre fortuite, trente ans auparavant, avec le photographe Francis Jansen. En 1964, un jeune homme tente de faire de l’ordre dans les archives alors que le photographe disparaît mystérieusement au Mexique. L’écrivain devient alors le double du célèbre photographe et se souvient de son entourage: Colette, Nicole, Gil, Jacques Besse, Eugène Deckers, les Meyendorff etc.. La lectrice retrouve un style, une ambiance mais aussi Paris et les thèmes chers à l’auteur comme celui de l’identité, de la mémoire, du temps qui passe et de la mort. Modiano explore un territoire d’incertitudes et tente de reconstituer ses souvenirs. Cette fois, ce sont des photographies et un film d’action qui permettent, notamment, de retrouver les traces du passé. « Chien de Printemps » est une illusion qui oscille entre rêve et réalité. Bon moment de lecture.

Bain de lune. Y. Lahens

Yanick Lahens nous emmène loin de chez nous. Cette auteure caribéenne conte une saga familiale dramatique qui s’étend sur quatre générations de paysans dont certains opportunistes, en Haïti. Au début du roman, la lectrice est réellement transportée dans ce paysage exotique rural. Munie de son glossaire créole, le dépaysement est total. Malgré cette beauté, la violence, la cruauté et la sauvagerie de certains personnages nous déconcertent. Yanick Lahens raconte, avec ardeur, les histoires d’amour mais aussi les multiples conflits qui déchirent les familles Lafleur et Mésidor, habitants du village d’Anse Bleue. Sous un régime de dictature implacable, il est souvent question de séismes et d’ouragans.  Le style de Yanick Lahens est empreint d’une poésie puissante et tragique: « vivre et souffrir sont une même chose. » L’auteure aborde des thèmes universels comme ceux de l’amour, la mort, la nature, le sacré et l’invisible avec l’immuable île d’Haïti en toile de fond. Bon moment de lecture. Prix Fémina 2014.

Remise de peine. P. Modiano

Remise de peine

Ce roman est, pour moi, une des meilleures fictions de Patrick Modiano. En effet, l’auteur donne l’impression de nous faire partager une part plus intime de lui: son enfance avec son frère. Au début des années cinquante, Patrick, alias Patoche, et son frère Rudy sont confiés à de curieuses amies de leurs parents, éternellement absents. L’auteur a vingt-cinq ans lorsqu’il se remémore des lieux, des mots, des personnages, des jeux et des histoires…Ce qui est bouleversant, ici, c’est la capacité de Modiano à se mettre à la hauteur de l’enfant qu’il était et à retracer des souvenirs avec son frère comme leurs peurs et fantasmes liés au château du marquis de Caussade. Il y a, dans ce roman, une touche supplémentaire de mystère et de merveilleux qui procurent, à la lectrice, une vaste palette d’émotions tout au long de la lecture. Excellent moment de lecture.

Rue des boutiques obscures. P. Modiano

Ce roman, publié en 1978, ressemble à un film du cinéaste belge André Delvaux (« Un soir, un train », « Benvenuta », « Rendez-vous à Bray  » …) tant la limite entre l’onirique et le mystère est floue. Les thèmes de la mort et du temps qui passe sont omniprésents dans les deux oeuvres ce qui rend l’atmosphère singulièrement étrange et inquiétante. Modiano est profondément marqué par la Belgique flamande alors que Delvaux est le symbole même du cinéma belge moderne. L’histoire du roman est celle de Guy Roland, un détective amnésique qui part à la recherche de son passé. La lectrice retrouve les pièces du puzzle préféré de Modiano: des noms, des lieux, des bottins, des voix, ses parents, son frère Rudy, l’enfance, l’évocation de l’Occupation, Paris et sa banlieue…L’enquête de Guy Roland le mène de Paris à Mégève jusqu’à Bora Bora et Rome où il retrouve une adresse: 2 rue des boutiques obscures. Comme toujours chez Modiano, le narrateur tente de reconstituer un passé sans vraiment y parvenir. Sous prétexte d’une enquête, Modiano se demande: qu’est-ce qu’une vie? L’excipit du roman: « Elle a déjà tourné le coin de la rue, et nos vies ne sont-elles pas aussi rapides à se dissiper dans le soir que ce chagrin d’enfant? » répond à l’incipit: « Je ne suis rien. » Prix Goncourt 1978.

L’herbe des nuits. P. Modiano

L'Herbe des nuits

Ce roman publié en 2012 est un mélange d’oubli et de mémoire, là où Modiano excelle. Jean, le narrateur de cette quête, remanie son carnet noir, aux notes disparates, afin de reconstituer le passé et comprendre certains faits. A Paris, au cours des années soixante, il rencontre Dannie, une jeune femme aux multiples identités, qu’il va chercher à cerner. « Qu’est-ce que tu dirais si j’avais tué quelqu’un? » lui avait elle demandé; en vain. C’est donc bien plus tard, grâce au commissaire Langlais et son rapport d’enquête, que notre narrateur va pouvoir analyser cette zone d’ombre. Comme d’habitude, dans les romans de Modiano, la frontière entre le réel et l’onirique est floue tout comme la notion de temps: « ..le temps palpite, se dilate, puis redevient étale, et peu à peu vous donne cette sensation de vacance et d’infini que d’autres cherchent dans la drogue, mais que moi je trouvais tout simplement dans l’attente. » Modiano traverse Paris dans un brouillard nostalgique où il croise les fantômes du passé et nous offre une oeuvre cartographique. Bon moment de lecture.

La gaieté. J. Lévy

La gaieté par Lévy

Lire un roman de Justine Lévy, c’est comme ouvrir une boite de bons chocolats: on déguste. Dans ce quatrième roman, Louise, alias Justine Lévy, a décidé d’arrêter d’être triste lors de sa première grossesse. Il est vrai qu’elle en connaît un bout sur la tristesse et le chagrin. Elle se souvient de la rencontre avec le père de ses enfants au moment où elle hésitait « entre la défenestration et le meurtre ». Au cours de la lecture, son mal-être nous empoigne tandis que ses petits remèdes font sourire: « …mes « Nicorette » qui me font zozoter » .  Malheureusement, les grossesses convoquent l’enfance et certains mauvais souvenirs ressurgissent. Louise se pose des questions, cherche les réponses et escamote sa mémoire à volonté. Ce roman ressemble à une confidence encombrée de tristesse. Le style de Justine Lévy est toujours aussi direct, plein de dérision, d’humour et de cynisme. Les phrases sont longues comme ses cheveux d’enfant avant qu’une méchante marâtre ne les coupe. Sa mère est omniprésente; il est également question du père (BHL) qui apparaît toujours comme l’homme fort de la situation. Elle décrit également son quotidien en famille avec Pablo et ses enfants. Il faut bien avouer que les passages les plus réjouissants sont ceux qui racontent justement son quotidien de mère et quelques anecdotes enfantines. Mais Louise est toujours rattrapée par ses peurs, ses angoisses et son éternelle crainte de l’abandon. Alors, la lectrice ressent l’envie de la rassurer, de taire ses incertitudes et de lui préparer un bon couscous au beurre avec des raisins secs. Heureusement, Louise fait barrage aux mauvaises transmissions… Mieux que le Xanax, le Doliprane ou le Cymbalta, espérons que la gaieté fasse bientôt son effet. Bon moment de lecture.

Vestiaire de l’enfance. P. Modiano

Patrick Modiano a publié ce roman intemporel en 1989. La lectrice y retrouve un univers particulier et les obsessions récurrentes de l’auteur: l’enfance, des lieux, des visages, des noms, des fragments de souvenirs… En toile de fond de cette fiction, il y a une ville du sud qui pourrait être Tanger sous un soleil écrasant. Jimmy Sarano y refait sa vie après avoir quitté Paris dans d’étranges circonstances. Expatrié, il rédige des chroniques pour Radio-Mundial. Sa rencontre avec une jeune française va brusquement perturber sa vie: cette femme lui rappelle vaguement quelqu’un. Alors, les souvenirs ressurgissent et le narrateur se replonge dans le Paris des années soixante du côté de la place de Clichy. Pour notre grand plaisir, le style de Patrick Modiano est empreint d’humour et de cynisme dans ce roman original.

La disparition de Richard Taylor. A. Cathrine

Ce roman choral, publié en 2007, n’a l’air de rien et pourtant il réserve bien des surprises tout au long de la lecture. Richard Taylor, un trentenaire anglais marié et père d’une petite fille, décide de disparaître brusquement du paysage londonien. La lectrice a l’avantage de pouvoir continuer à le suivre au fil de ses rencontres. Chaque chapitre laisse entendre une femme: Susan (son épouse), Rebecca (sa collègue), Jean (sa mère), Jennifer (sa voisine)… et chacune nous donne sa version à propos de Richard Taylor. Arnaud Cathrine est un écrivain à la plume franche qui se fout bien des conventions. Les thèmes traités sont ceux du mensonge, de la lâcheté dans le couple, de la disparition, du désir et de l’abandon. La brutalité du style déroute au début mais le ton est juste, réaliste. Finalement, cette fiction noire est composée avec ingéniosité ce qui rend la lecture poignante.

Livret de famille. P. Modiano

Ce « Livret de famille », publié en 1977, est un ensemble de nouvelles surprenantes qui traitent principalement de la mémoire, des origines et du temps qui passe. Patrick Modiano livre des anecdotes liées à son univers intime comme la naissance de sa fille, des moments partagés avec son frère Rudy ou la rencontre de ses parents sous l’occupation. Les figures du père et de la mère reviennent constamment au fil des pages. Certaines nouvelles sont empreintes d’un humour exquis et d’un cynisme étonnant: l’épisode où son père l’emmène à la chasse à courre est réellement irrésistible. Comme à son habitude, l’auteur nous entraîne dans des quartiers, des rues, des cafés, des hôtels où le narrateur rencontre des personnages mystérieux liés à sa famille. Le personnage du « gros » , rencontré à Rome, est particulièrement attachant. Patrick Modiano sonde à nouveau son passé et nous entraîne jusqu’en Egypte et en Tunisie. Pour notre grand plaisir, il offre des réminescences de sa jeunesse et nous réserve, ici, un autre excellent moment de lecture.

Villa triste. P. Modiano

Ce roman publié, en 1975, est véritablement singulier. En effet, même si la lectrice retrouve quelques ingrédients récurrents chez Modiano, quelque chose de différent se dégage de cette fiction. En toile de fond, il y a la ville d’Annecy sous un soleil d’été; une ville de province surannée fréquentée par la bourgeoisie non chalante des bords du lac. Victor, le narrateur, retrace son histoire d’amour, en 1962, avec Yvonne Jacquet, une jolie femme, mannequin et actrice débutante. Pour la séduire, le narrateur se fait passer pour le « comte Victor Chmara » et jongle admirablement bien avec le mensonge. Dans un premier temps, le couple séjourne à l’hôtel L’hermitage puis dans la « villa triste » du docteur René Meinthe, un bourgeois homosexuel se faisant passer pour « la reine des Belges ». A nouveau, Patrick Modiano tente de reconstituer le passé sans vraiment y parvenir. Il situe des rues, des endroits, des cafés et se remémore des personnages avec une certaine nostalgie. Le ton est souvent léger et humoristique dans cette fiction au caractère universel. La force de l’auteur réside essentiellement dans sa capacité à reconstituer une atmosphère élégante et pleine de charme.

Un pedigree. P. Modiano

Patrick Modiano - Un pedigree.

Cette autobiographie fait allusion au roman du même nom publié par l’écrivain belge Georges Simenon (1948). Patrick Modiano dévoile, ici, des souvenirs épars de son enfance et de sa jeunesse avec une dose de tendresse mais aussi de pitié. Ses parents (un père juif et une mère belge) apparaissent notamment comme des êtres égoïstes, intéressés et manipulateurs: « ...je ne me suis jamais senti un fils légitime et encore moins un héritier. »  Avec distance, Patrick Modiano nous livre des faits et anecdotes sans état d’âme tel un documentaire, ce qui déconcerte. Discret en ce qui concerne l’intime, il ne parle pas d’un événement, pourtant capital, qui le touche: la mort de son frère. La lectrice retrouve des thèmes propres à Modiano: la question des origines et de la famille mais aussi sa constante quête d’identité. Un récit pour tourner définitivement les pages d’un passé qui ne semble pas lui appartenir.

Voyage de noces. P. Modiano

La quête d’identité est le thème majeur de ce roman qui se présente sous forme d’enquête. Un homme désabusé se retrouve à Milan dans la chaleur du mois d’août. A l’hôtel, il apprend le suicide d’une cliente française et fait le rapprochement avec une femme juive rencontrée quelques années auparavant: Ingrid Teyrsen. Bouleversé par sa mort, le narrateur rentre en France et organise sa propre disparition en périphérie de Paris. Il assemble, alors, les souvenirs liés à Ingrid et à Rigaud, son compagnon, auquel il va curieusement s’identifier. Patrick Modiano fait appel aux souvenirs, aux sensations, aux lieux pour évoquer un moment tragique de l’histoire. Au cours de sa lecture, la lectrice retrouve la petite musique caractéristique du style de Patrick Modiano et des thèmes récurrents comme celui du temps qui passe ou celui de la déportation. Excellent moment de lecture.

La petite bijou. P. Modiano

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Le titre du roman « la petite bijou » vient du surnom de la narratrice lorsqu’elle avait sept ans. Patrick Modiano se glisse parfaitement dans la peau de Thérèse, la narratrice devenue jeune femme. Inspirée par un personnage de Balzac, « la petite bijou » croise dans le métro de Paris sa mère qu’elle pensait morte. En la suivant jusqu’à son domicile de Vincennes, elle revient sur leur passé énigmatique. Au fil de la lecture, un malaise s’installe chez Thérèse, perpétuellement à la recherche d’elle même. Dans une certaine confusion, la narratrice tente de recomposer le puzzle de son enfance, croise des personnages évanescents et revient sur des lieux qui n’existent plus. Patrick Modiano mêle toutes sortes de souvenirs, images, couleurs et sonorités dans cette fiction troublante, angoissante. L’atmosphère nostalgique du roman donne à la lecture un caractère singulier entre rêve et réalité. Bon moment de lecture.

Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier. P. Modiano

Le dernier roman de Patrick Modiano, Prix Nobel de Littérature 2014, a des allures de polar. Jean Daragane est le personnage principal de cette fiction teintée de mystère et de chagrin. Lorsqu’il perd son carnet d’adresse, un couple énigmatique se présente et lui demande des informations à propos d’un certain Guy Torstel. Malgré lui, Jean Daragane se replonge, alors, dans le Paris des années cinquante et sa banlieue. Entouré de personnages énigmatiques comme celui d’Annie Astrand, sa mère de substitution, Jean Daragane se souvient progressivement de son enfance et d’une maison étrange. Le style de Patrick Modiano est incroyablement subtil et accessible. La lecture de son roman ressemble à une confidence aux résonances nostalgiques. L’omniprésence de la nature ajoute des notes poétiques à ce puzzle délicat. Un roman comme un ravissement. Coup de coeur!

Petit éloge de la nuit. I. Astier

Petit éloge de la nuit - Ingrid Astier

Voici un petit livre très agréable à lire et à emporter pour la modique somme de deux euros! Ces fragments autour de la nuit dévoilent la passion nocturne d’Ingrid Astier. Déjà, la couverture évoque l’importance de la bande-son inspirée par la nuit: ACDC, Metallica, Chopin, dDamage etc…l’auteure évoque aussi des poètes, des cinéastes, des peintres, des romans et certains membres de l’antigang français qu’elle fréquente. Son petit dictionnaire très original rassemble des mots parfois étranges: « paupières nictitantes » , « oniricide » , « nyctalope » …mais aussi des définitions poétiques comme celle du « pyjama: le chat passe sa vie entière en pyjama. » Ingrid Astier est une rêveuse, une contemplatrice qui observe l’obscurité judicieusement. Bon moment de lecture.

Fleur de tonnerre. J. Teulé

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Mon premier est un repère dans le temps; mon deuxième est situé entre la tête et le corps; mon tout est ce qui terrorisait la plus grande tueuse de tous les temps: l’ANKOU. Début 19ème, sur les terres de Plouhinec parsemées de menhirs , la petite Hélène écoute les terrifiantes légendes bretonnes racontées par son père. Alors, la petite fille baptisée « fleur de tonnerre » s’investit d’une mission morbide et part pour une mortelle randonnée en laissant, derrière elle, sa mère empoisonnée. La plume trempée dans l’encre noire, Jean Teulé raconte; son style pittoresque amuse malgré le funeste destin de Fleur de Tonnerre. Et tandis que des bigoudènes traversent la lande comme une nuée d’oiseaux noirs, Fleur de Tonnerre empoisonne à tour de rôle, perdue entre rêve et réalité. Pourtant, accrochée à la façade de Notre Dame de la Haine, la roue de la fortune tourne, poussée par un auteur exalté.

En face. P. Demarty

Pierre Demarty - En face.

Le premier roman de Pierre Demarty nous embarque dans un voyage immobile: à Paris, Jean Nochez décide de quitter sa femme et ses deux enfants pour s’installer dans l’appartement d’en face, à leur insu. A noter que notre anti-héros est un homme particulièrement terne, sans surprise. Après son déménagement, il se contente de voyager entre son appartement, son travail et le café « les indociles heureux ». Et c’est, précisément, dans ce café qu’il rencontre notre narrateur. Avec beaucoup de cynisme, ce dernier nous raconte cette histoire improbable avec un flot considérable de détails. Le style singulier de Pierre Demarty est empreint d’humour, de détours et de références. Certains diront qu’il en fait beaucoup trop. Pour sa part, la lectrice aurait souhaité plus de profondeur au niveau de la psychologie des personnages. Pourquoi Jean Nochez fait-il ce choix? Comment sa femme, Solange, vit-elle cette rupture? Pierre Demarty est un écrivain prolixe qui interpelle la lectrice à tout bout de champ en jouant sur les mots et en ouvrant toutes sortes de parenthèses. Un roman aux notes poétiques qui fait appel à une solide culture générale.

Le poison d’amour. E. E. Schmitt

Le Poison d'amour

Voici le dernier roman d’Eric-Emmanuel Schmitt, un auteur prolifique qui vit à Bruxelles. Dramaturge, romancier, cinéaste…il publie, début octobre, le second volet de son diptyque sur la passion. Dans « Le poison d’amour » , Eric-Emmanuel Schmitt nous parle des premiers émois amoureux à travers le journal intime de quatre amies, adolescentes.  Mais comment croire en l’amour dans une société où les parents se séparent? Au Lycée, Julia et Raphaëlle préparent la représentation théatrale de « Roméo et Juliette » tandis que Colombe et Anouchka s’inquiètent…L’amour est-il un poison? Dans le fond, Eric-Emmanuel Schmitt se pose les bonnes questions et imagine une fiction crédible, sans ennui. Mais dans la forme, il est évident qu’aucune adolescente d’aujourd’hui ne s’exprime dans le langage de l’auteur; trop châtié. Ce roman tragique a cependant le mérite de nous éclairer sur les problèmes psychologiques et sentimentaux de nos adolescents avec une certaine clairvoyance. Bon moment de lecture.

Oona & Salinger. F. Beigbeder

Frédéric Beigbeder a l’audace de retracer, ici, la jeunesse fictive d’Oona O’Neill et de l’auteur américain Jerry Salinger. L’idée est bonne et, dès le début de la lecture, le pari semble gagné: imaginaire, humour et esprit nous emportent. L’auteur ne manque pas d’interpeller son « ami-lecteur » avec intelligence tout en continuant à mélanger réalité et fiction. Début des années quarante, la lectrice assiste aux soirées du « Stork Club », assise non loin de la table six et de la jet set new yorkaise sirotant des vodkatini. Le regard d’Oona croise celui de Salinger et une idylle commence. Beigbeder réinvente avec brio une époque, des personnages et une histoire d’amour fragile. Mais Salinger va partir pour la guerre et connaître la descente aux enfers tandis qu’Oona rencontre l’homme de sa vie, Charlie Chaplin. Beigbeder invente, alors, les lettres échangées entre le soldat Salinger et Oona, à défaut d’avoir pu consulter la vraie correspondance. Au milieu des obus et des blessés, Salinger écrit régulièrement pour lui faire part de sa situation et de ses regrets . Mais le fossé qui les sépare est à l’image du décalage entre la situation de l’Europe et celle des Etats-Unis pendant la seconde guerre mondiale. A ce moment de la lecture, Beigbeder nous plonge dans l’horreur du conflit et dévoile une autre part de la noirceur humaine poussée à son paroxysme. Un instant, la lectrice angoissée croit relire le roman de Pierre Lemaitre (« Au revoir là- haut »), dernier Goncourt. Finalement, toute cette fiction sert de prétexte à Frédéric Beigbeder pour parler de lui et de son amour pour sa femme Lara. En effet, la différence d’âge dans le couple s’impose comme un des thèmes de ce roman tout comme celui du temps qui passe. Il faut donc se laisser emporter par le roman de Beigbeder, maîtriser l’anglais et faire abstraction de la personnalité d’un auteur qui derrière son allure de pitre cache un véritable écrivain. Bon moment de lecture.

On ne voyait que le bonheur. G. Delacourt

Je ne m’attendais pas à une histoire aussi dramatique venant de Grégoire Delacourt. Et pourtant, j’ai beaucoup aimé ce roman qui fait partie de la sélection du Prix Goncourt 2014. Grégoire Delacourt se distingue par un style singulier aux réminiscences d’ancien publicitaire: des phrases courtes mais puissantes. Derrière son humour se cachent une tendresse, une fragilité mais aussi de l’amertume. L’auteur semble régler ses propres comptes avec des éléments du passé. Antoine a 38 ans lorsqu’il apprend la maladie de son père. Assureur, expert automobile, il calcule chaque jour la valeur de la vie des autres. Alors, il va se mettre à chercher la valeur de sa propre vie. Il fait défiler ses souvenirs et raconte le bonheur, les joies mais aussi les mensonges, les trahisons…Ce roman poignant réserve une surprise de taille à la lectrice. Il traite principalement de la famille mais aussi de notre difficulté à exprimer nos sentiments. Grégoire Delacourt nous plonge dans une descente aux enfers particulièrement émouvante et pourtant crédible. La rédemption est le thème central de cette fiction efficace qui nous entraîne jusqu’au Mexique. Excellent moment de lecture.

 

L’amour et les forêts. E. Reinhardt

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Ceci n’est pas un roman narcissique et son auteur n’est certainement pas un écrivain Meetic comme j’ai pu le lire dans « Le Figaro Littéraire  » dernièrement. Au contraire, ce roman très actuel et bouleversant nous parle de la vie d’une femme, une mère de famille, dans la France d’aujourd’hui. L’héroïne d’Eric Reinhardt, Bénédicte Ombredanne, est malheureusement mariée,depuis treize ans, à un pervers narcissique. Professeur de français à Metz, Bénédicte mène une vie morose et triste. Finalement, ce personnage pourrait être une amie, une soeur, une voisine…l’histoire poignante d’une femme qui se trompe de chemin et qui cherche à s’échapper par une trappe donnant sur un monde merveilleux. Le style métaphorique d’Eric Reinhardt, son humour et sa poésie plaisent à la lectrice même si certains passages sont parfois trop salaces ou alambiqués. Grâce au rythme, il n’y a aucune trace de lassitude dans ce roman où l’auteur se met en scène avec son héroïne. Pour notre plaisir de lectrice, Eric Reinhardt fait l’éloge de la littérature à travers les textes de Villiers de l’Isle-Adam. Son travail d’écriture et ses doutes d’écrivain donnent une profondeur à la fiction. Enfin, les traits psychologiques de certains personnages témoignent de la perspicacité d’un auteur ancré dans la réalité. Excellent moment de lecture.

Dans l’ombre de la lumière. C. Pujade-Renaud

Dans l'ombre de la lumière par Pujade-Renaud

La première qualité de ce roman est d’être incroyablement lumineux car il dresse le portrait d’une femme sensible et amoureuse. Claude-Pujade-Renaud nous entraîne dans l’Antiquité entre Carthage et l’Italie. Comme toujours, les hommes s’affrontent: manichéens, païens, juifs et chrétiens se battent aux quatre coins de l’Empire romain. Inspirée par les textes de St Augustin, l’auteure puise dans l’audace de ses « confessions » pour romancer la vie d’une femme dont il ne reste aucune trace: la concubine de St Augustin, Elissa, la mère de son fils qu’il finira par répudier. Brisée, elle s’installe chez sa soeur Faonia et son mari potier à Carthage. Malgré le chagrin, Elissa continue de suivre, dans l’ombre, le parcours de St Augustin devenu évêque d’Hippo Regius. A travers la parole de son héroïne, Claude Pujade-Renaud écrit un texte admirable, empreint de poésie et de sensualité. Les souvenirs des temps heureux, auprès de son homme et de son fils adoré, affluent: « Tu aimais la courbe de ma nuque, le parfum de mes cheveux. Ma passion des fleurs, des couleurs, la robe violette achetée à Rome, mes courgettes grillées sur la braise…Tu aimais m’entendre chantonner en me coiffant, rire et babiller avec notre fils. Tu aimais lorsque j offrais mon visage à la pluie de septembre. Tu m’aimais. » De toute beauté, ce roman nostalgique nous parle d’Amour mais aussi de grâce et de péché. Claude-Pujade-Renaud ressuscite une femme, une époque, pour nous transporter au-delà des siècles. Prix du Roman Historique.

Souvenir de l’amour, Chrysis. J. Fergus

Chrysis par Fergus

La découverte du tableau « orgie », peint par l’artiste Gabrielle Jungbluth, marque le point de départ de ce roman sensuel publié en Pocket. Jim Fergus déroule son imaginaire comme une toile de maître sur laquelle il compose, mélange ses couleurs et construit sa ligne: un cow boy et son cheval traversent les Etats-Unis afin de rejoindre la légion étrangère en France, lors de la première guerre mondiale. Au même moment, Gabrielle Jungbluth intègre l’atelier Humbert à Paris. L’artiste cherche l’inspiration dans « le village » de Montparnasse et  choisit le surnom de Chrysis. L’improbable rencontre entre le cow boy et Chrysis cristallise une belle et fragile histoire d’amour. Cette vie romancée replonge la lectrice, avec allégresse, dans le Paris des années folles. Le talent de Jim Fergus repose sur la composition de ce roman fascinant. Le mélange des couleurs  est sublime; la profondeur vertigineuse. Une certaine tension érotique dans le mouvement vient parfaire cette toile au caractère singulier.

De là, on voit la mer. P. Besson

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Inspiré du film de Claude Sautet, «  les choses de la vie » , ce petit roman de Philippe Besson traite du couple. L’histoire se déroule en Toscane, à Livourne, dans un villa d’où on voit la mer. Comme à son habitude, l’auteur utilise les mêmes lignes de force: l’amour, l’infidélité, la trahison, l’ennui…Son héroïne est Louise, une romancière française d’une quarantaine d’années; une femme forte et égoïste, mariée depuis dix ans à François. Elle part dans la villa de Livourne, pour écrire son roman, pendant que François reste à Paris. En Italie, Louise rencontre Luca, un jeune italien qui va réveiller son désir et devenir son amant. Mais, comme dans le film de Claude Sautet, François est victime d’un grave accident de voiture et Louise va devoir rentrer à Paris pour se retrouver face à un choix. Philippe Besson nous parle, ici, d’hésitations sentimentales et de l’usure du temps. Il dresse le portrait d’une femme puissante, libre, qui se retrouve affaiblie par ses sentiments. Ce roman très actuel et très bien écrit, décrypte le fonctionnement du couple. Bon moment de lecture.

Murmurer à l’oreille des femmes. D. Kennedy

 Murmurer à l'oreille des femmes

Même si le titre de ce roman paraît un peu « cavalier », il faut reconnaître que l’idée de publier des nouvelles à propos d’histoires d’amour, est attrayante. Ce roman est accessible car il se lit rapidement et facilement mais surtout parce qu’il est évident, pour la lectrice, de s’identifier à une de ces douze nouvelles. Douglas Kennedy démontre, ici, à quel point la part d’ombre de chacun, le quotidien, les névroses et les obsessions pèsent sur le couple. Petit bémol: rien de très réjouissant, très peu d’espoir donné à la lectrice à propos d’amour. Cependant, Douglas Kennedy a le mérite de se poser de bonnes questions en construisant ce puzzle sentimental.

Le bonheur conjugal. T. B. Jelloun

Le bonheur conjugal par Ben Jelloun

Il était temps, pour moi, de lire ce roman, à succès, en version poche. Tahar Ben Jelloun nous parle, ici, du couple mais, en aucun cas, de bonheur. En effet, le thème principal de ce roman oriental est bien l’enfer conjugal où se retrouvent enfermés deux individus qui pensaient s’aimer pour la vie. A Casablanca, un grand artiste peintre se remémore sa rencontre, en 1986, avec celle qui deviendra sa femme, la mère de ses enfants. Cloué au lit après un accident vasculaire cérébral, l’artiste donne sa version des faits, persuadé que son mariage est à l’origine de sa déchéance. Le style métaphorique et le caractère Bergmanien de la fiction donnent un ton singulier à la lecture. La première partie: « l’homme qui aimait trop les femmes » est particulièrement aboutie. La seconde partie: « ma version des faits » se présente comme un droit de réponse de la femme. Cette idée originale plaît énormément mais c’est surtout la façon dont Tahar Ben Jelloun raconte qui passionne la lectrice. L’aveuglement de l’amour, l’infidélité, le mensonge, le secret, la frustration, l’origine sociale, la différence culturelle…font partie des nombreux thèmes traités avec intelligence. La lectrice découvre, à travers les chapitres, une très large palette d’émotions avec laquelle l’auteur jongle aisément. Peut être faut il être passé par l’étape du mariage pour apprécier ce roman moral qui questionne. Il en est de même pour l’auteur qui maîtrise, ici, parfaitement son sujet. Excellent moment de lecture.

Y. M. Celona

Marjorie Celona - Y.

Voici un roman canadien dont le titre « Y » se lit « why? ». Et, il s’agit bien d’un roman en forme de quête et de questionnement. A l’aube de son premier jour, Shannon est abandonnée par sa mère devant les portes d’un YMCA, une association de chrétiens à Vancouver. Depuis sa voiture, un homme est témoin de la scène. Il se prénomme Vaughn et servira de personnage-clé à la fin du roman. Ce qui plaît à la lectrice, c’est d’abord le climat original et l’écriture méthodique de Marjorie Celona. Elle décrit, avec beaucoup de détails, une société moderne et malade, pleine de marques, de commerces et de malbouffe où le temps s’écoule lentement; une ambiance très particulière, glauque et ordinaire mais d’un réalisme saisissant. Les personnages sont, en grande partie, des inadaptés sociaux, des désoeuvrés ou des gueules cassées qui, grâce à leurs imperfections, sont souvent attachants. Shannon est notre narratrice, notre héroïne, et nous la suivons de sa naissance au jour de ses dix-sept ans. Alors que pour la plupart des gens, la vie est faite de nombreuses possibilités, la vie de Shannon est faite de nombreuses impossibilités. Certains ont de la chance dans la vie, d’autres pas; c’est ce que l’auteure souligne tout au long du roman. L’intrigue est judicieusement bien construite car elle retrace la vie de cette jeune fille parallèlement à celle de sa mère Yula. L’héritage maternel, le déterminisme social et la famille dysfonctionnelle sont les grands thèmes traités par Marjorie Celona. De familles d’accueil en famille d’accueil, Shannon va subir la maltraitance, l’abus et, une nouvelle fois, l’abandon. Ce qui frappe, c’est le désordre qui règne dans la vie de Shannon et dans ce roman insolite. Entres les chats, le chien Winkie et les frites du McDo, Shannon se trouve moche: « un Schtroumpf avec un oeil qui foire ». Cette gamine émouvante, pour laquelle nous ressentons beaucoup d’empathie, traîne son mal être et cherche ses origines jusqu’au jour où…un roman borderline, coup de coeur! Grand Prix de l’Héroïne « Madame Figaro », 2014.